Legend'Actu

Paris-Roubaix : quand l’enfer côtoie le paradis


posté par Michel Escatafal le 05/04/2011 à 20h31




Quand on évoque Paris-Roubaix, on parle immédiatement de l’Enfer du Nord, parce que cette épreuve est très particulière. En fait, elle l’est tellement, que désormais les meilleurs coureurs à étapes n’y participent pas, ce qui est bien dommage. Oh certes, ils ont une bonne excuse pour ne pas y participer, à savoir le risque de chute qui pourrait les empêcher de courir le Tour de France, excuse que les cracks d’autrefois ne se donnaient pas. D’ailleurs pourquoi l’auraient-ils prise en compte, dans la mesure où rares ont été les chutes irrémédiables empêchant les coureurs de poursuivre leur saison ? En tout cas, ni Coppi, ni Bobet, ni Anquetil, ni Merckx, ni Hinault, ni Laurent Fignon, pour ne citer qu’eux, n’ont souffert de leur participation à Paris-Roubaix, avec des fortunes diverses pour ces coureurs. En effet, parmi les hommes que j’ai cités, deux d’entre eux, Anquetil et Fignon, ne l’ont jamais gagnée, en raison de la malchance ou d’un manque de réussite à un moment ou un autre de la course ou de leur carrière.


La désillusion d’Anquetil (en 1958) lourde de conséquences


Toutefois c’est Jacques Anquetil, en 1958, qui a nourri le plus de regrets, même si Fignon a commis une grosse erreur en 1988, en laissant partir Demol et Wegmuller, qui arrivèrent dans cet ordre au vélodrome. Pourquoi tant de regrets pour « Maître Jacques »? Parce que cette année-là, incontestablement, Anquetil était le plus fort du lot. L’année d’avant il avait remporté son premier Tour de France, et il avait fait de « la classique des pavés » un de ses objectifs majeurs de la saison. La preuve, il s’était présenté au départ en grande condition, signe évident de sa motivation, ce qu’il confirmera en roulant en tête toute la journée. Hélas pour lui, alors qu’il était en train de mettre à la torture ses derniers accompagnateurs, qu’il eut certainement lâchés avant l’arrivée, il fut victime d’une crevaison à douze kilomètres de l’arrivée. Résultat, la meute des poursuivants rattrape le petit groupe de tête à Hem, et la course se joue au sprint. A ce jeu c’est le très rapide Léon Van Daele qui l’emporte devant Miguel Poblet, Rik Van Looy, Rik Van Steenbergen et Fred De Bruyne. Un sprint royal, où l’on retrouvait dans un ordre différent le podium de l’année précédente, qui avait vu la victoire de Fred De Bruyne, devant Van Steenbergen et Van Daele.


Jacques Anquetil sortira profondément blessé (dans son cœur) de cette course, ce qui lui fera dire que Paris-Roubaix, et plus généralement les classiques d’un jour, c’est « une loterie ». C’est sans doute pour cela que le merveilleux rouleur normand achèvera sa carrière avec un palmarès assez mince dans les classiques, du moins pour lui, avec « seulement » Gand-Vewelgem, Liège-Bastogne-Liège et Bordeaux-Paris dans son escarcelle. Et nombreux sont ceux qui pensent aujourd’hui encore que s’il avait remporté Paris-Roubaix en 1958, il aurait sans doute un palmarès beaucoup plus fourni dans les courses d’un jour, à l’égal par exemple d’un Louison Bobet, vainqueur de Paris-Roubaix en 1956, mais aussi de Milan-San Remo, du Tour des Flandres et du Tour de Lombardie, sans oublier son titre de champion du monde en 1954.


Hinault l’a gagnée, mais il n’aimait pas cette course 


En revanche Bernard Hinault aura davantage de réussite dans cette épreuve…qu’il n’aimait pas. D’ailleurs, la seule année où il a réellement préparé « la reine des classiques », en 1981, il feignait de montrer une certaine indifférence, en disant avec son langage imagé qui faisait le bonheur des commentateurs : « Ceux qui veulent que je gagne Paris-Roubaix à tout prix, ne sont pas ceux qui pédalent ! Je ne vais pas dans les bureaux dire aux gens de travailler plus, moi ! Je crois avoir déjà prouvé que j’étais le plus fort, et on me demande maintenant d’être aussi le meilleur sur les pavés ». Cependant, derrière cette façade, la détermination du « Blaireau » est totale, d’autant qu’il a sur le dos le maillot arc-en-ciel conquis quelques mois auparavant à Sallanches, dans la course que nombre de suiveurs ont considéré comme son chef d’œuvre. 

Bref, tout était réuni pour que Bernard Hinault s’imposât sur le vélodrome de Roubaix. Il avait survécu aux crevaisons ou chutes inhérentes à la course, y compris quant à onze kilomètres de l’arrivée un petit chien traversa la route et le fit tomber, heureusement sans gravité. Sa lucidité à ce moment était telle que, pour éviter la pagaille qui régnait sur la chaussée, il contourna la haie de spectateurs pour reprendre presqu’aussitôt la route et rattraper le groupe de tête auquel il appartenait. C’était un signe supplémentaire que son jour était arrivé, et dès lors il n’eut plus aucun doute quant à la victoire. En outre il savait que dans un sprint, à l’issue d’une course très dure, il n’avait rien à craindre de Roger De Vlaeminck qu’il avait largement dominé dix jours auparavant dans l’Amstel, ni de Moser, Van Calster ou encore De Meyer. Et de fait, il confirma sa supériorité sur le vélodrome face à deux coureurs, De Vlaeminck et Moser, comptant sept victoires à eux, en se portant en tête à la cloche, et résistant au retour de De Vlaeminck qui sera battu d’une roue, Moser finissant pour sa part à deux longueurs. Du grand art ! A noter aussi la très belle course de Duclos-Lassalle qui préfigurait ses deux victoires de 1992 et 1993.


Le campionissimo hors concours


Cela dit, comment ne pas évoquer le Paris-Roubaix de 1950, remporté par Fausto Coppi, sans doute le plus grand coureur de l’histoire du cyclisme. Cette année-là ne fut pas la plus brillante de sa carrière, puisqu’il fut victime d’une insigne malchance qui contraria toute sa saison. Certains disaient qu’il payait son extraordinaire saison passée, où il réalisa le doublé Giro-Tour, un exploit inédit jusque-là, sans oublier ses victoires dans Milan-San Remo et le Tour de Lombardie, plus le titre de champion du monde de poursuite, le tout dans un contexte de concurrence exacerbée. Toutefois la presse italienne, assez versatile, aurait aimé qu’il ne se contentât pas de remporter les deux grands tours (Giro et Tour de France) et les épreuves italiennes. Elle était d’autant plus encline à la critique que Coppi n’avait pas gagné Milan-San Remo, laissant la victoire à son meilleur ennemi, Gino Bartali, chouchou de la péninsule.


Tout cela mit en fureur le campionissimo, et afin de confondre ses détracteurs, il se fixe pour objectif de gagner Paris-Roubaix. Il aime d’autant plus cette course que, l’année précédente, il avait assisté à la victoire de son frère Serse, lequel fera partie de l’équipe (avec Conte, Carrea, Milano) chargé de l’aider dans son entreprise. En plus, conformément à ses souhaits, le temps (pluie et vent) s’était mis de la partie, ce qui ne pouvait que favoriser les hommes forts. Enfin c’est son jour de chance, car il réussit par miracle à échapper à une chute qui mit à terre un grand nombre de coureurs dont Kubler. Arrivé au premier point névralgique de la course, la côte de Doullens, Coppi était déjà dans le groupe de tête avec Magni, qui venait de remporter son deuxième Tour des Flandres, et André Mahé, le vainqueur de l’année précédente ex aequo avec Serse Coppi (en raison d’une erreur d’aiguillage les deux hommes furent classés tous deux à la première place).


Au ravitaillement Coppi, avec son maillot vert-blanc-rouge de champion d’Italie, ne prend pas sa musette, et place une attaque qui va le propulser une centaine de mètres devant un petit groupe comprenant Magni, Van Steenbergen et Bobet. Pour l’anecdote, si Coppi n’a pas pris la peine de prendre son ravitaillement, c’est tout simplement parce que ses coéquipiers lui ont permis de remplir ses poches auparavant. Fermons la parenthèse, pour souligner que Coppi rattrape très vite Diot et Sciardis échappés depuis longtemps, avant de lâcher d’abord Sciardis, puis Maurice Diot. Le campionissimo se retrouve donc seul, alors qu’il reste 45 kilomètres à parcourir. Personne ne le rattrapera et il arrivera à Roubaix, au vélodrome, avec trois minutes d’avance sur Diot, et presque six minutes sur Fiorenzo Magni. A la fin de la course, Diot fera rire tous les suiveurs en disant sa joie d’avoir gagné Paris Roubaix… parce que Coppi était « hors concours ». A noter que sur des routes à la limite du praticable, sur les pavés ou les trottoirs des bas-côtés, le recordman du monde de l’heure avait parcouru un peu plus de 41 kilomètres dans la dernière heure de course. Un exploit vraiment phénoménal, même s’il bénéficia de l’aide du vent ! Mais tel était le campionissimo, champion incontesté de l’âge d’or du cyclisme, qui a vu s’affronter Coppi, Bartali, Koblet, Kubler, Bobet, Magni, Van Steenbergen, De Bruyne, Schotte et Ockers.


Photo : flickr



Pour un suivi complet et ne rien manquer de l'actualité du cyclisme, suivez Cyclism'Actu sur Facebook et sur Twitter.



Les commentaires

Très bon papier Michel, mes félicitations!

Andrew le 05/04/2011 à 21h29

"Fausto Coppi, sans doute le plus grand coureur de l’histoire du cyclisme"

Mouais ...

Sinon, chouette article!

Nico le 05/04/2011 à 21h47

tout cela est ecris dans velo mag et planete cyclisme,les HS qui viennent de sortir,et ca vaut le coup d oeil! sur coppi est le meilleur avec merckx!son palmares aurait pu etre bien plus gros!

blandan le 06/04/2011 à 01h22

Blandan, l'histoire du vélo est ce qu'elle est et ton commentaire sent la jalousie à plein nez. Tu es bien incapable d'écrire quelque chose qui ressemble à cet article sinon te gène pas. En plus tu es comme moi tu fais plein de fautes d'othographe. J'ai bien aimé la partie sur Anquetil que l'on retrouve nulle part. Je pense que c'est possible qu'Anquetil ait été traumatisé par ce qui lui est arrivé en 1958 à Roubaix. Après je ne sais pas si Coppi était plus fort que Merckx parce que Merckx était vraiment supérieur à tous les autres. On ne le saura jamais. En tant que Belge je crois que Merckx était le plus fort.

Gino le 06/04/2011 à 08h28

Il faut savoir que cela fait un peu plus d'une semaine que cet article a été rédigé, donc avant la sortie de velomagazine

Alexandre Rolin le 06/04/2011 à 09h29

Merci Alexandre pour cette réponse, en précisant que j'avais rédigé cet article plusieurs jours auparavant. J'en profite pour dire que je suis heureux d'apporter ma modeste contribution à ce site...qui le mérite bien, parce qu'il parle de vélo en toute objectivité, et qu'il est fait par des jeunes gens qui aiment ce sport. Pour ma part, j'ai eu la chance (ou la malchance pour l'âge!) de découvrir et aimer le vélo à la fin des années 50, et depuis je n'ai jamais cessé de m'y intéresser sur la route, sur la piste, ou comme observateur, ce qui était un merveilleux dérivatif à mes activités professionnelles. Bonne continuation à Cyclism'Actu, et soyez assuré de l'amitié d'un fan de vélo, né l'année de la création du championnat du monde de poursuite.

Michel Escatafal le 06/04/2011 à 10h51

Bravo Michel pour cet article.
Le mérite n'en est que plus grand si c'est fait par un non professionnel...

Dad' le 06/04/2011 à 17h29

Jolie plume Michel, je lis toujours vos chroniques avec intérêt.

grx62400 le 09/04/2011 à 21h18

à cette époque les coureurs n'avaient pas peur de tomber sur la tête. Voir le photo.

Henri IV le 12/04/2011 à 21h00

Réagissez à cet article

Pseudo :
Commentaire :
Recopiez le code :

Brèves

« Sprint »

Commentaires

Van den Broeck en pleine préparation

Caramel Magic le 22/05/2012 à 10h01

Gadret peut "encore grappiller des places"

cyclistefan le 22/05/2012 à 09h53

Etape 16 : Purito pour un nouveau récital ?

lucas le 22/05/2012 à 09h42

Chronique Guimard : « Les Liquigas se la pètent ! »

Maréchal-Bourrin le 22/05/2012 à 09h36

Etape 16 : Purito pour un nouveau récital ?

vivetitouland le 22/05/2012 à 09h28

Chronique Guimard : « Les Liquigas se la pètent ! »

Aurélien Fontana le 22/05/2012 à 09h27

Chronique Guimard : « Les Liquigas se la pètent ! »

vivetitouland le 22/05/2012 à 09h24

Gadret peut "encore grappiller des places"

daninaldo le 22/05/2012 à 09h19

Gadret peut "encore grappiller des places"

Maréchal-Bourrin le 22/05/2012 à 09h19

Bruyneel : "Nos plans vont changer"

Maréchal-Bourrin le 22/05/2012 à 09h17

Etape 16 : Purito pour un nouveau récital ?

Maréchal-Bourrin le 22/05/2012 à 09h08

Chronique Guimard : « Les Liquigas se la pètent ! »

ptit vélo le 22/05/2012 à 08h46

Kolobnev de retour avec la Katusha

sebUVCCM le 22/05/2012 à 08h44

Bouhanni "pas loin de la rupture"

sebUVCCM le 22/05/2012 à 08h43